29 juillet 2012 ~ 0 Commentaire

Les Alliés du Tchad

Les Alliés du Tchad  dans Politique franceafrique

Les formes de la crise tchadienne ont notablement évolué

depuis les années 1960: les capacités de l’État, la vie

politique, les acteurs civils et militaires ont souvent sous

leur apparente constance été profondément affectés par le

cours des événements nationaux et internationaux. S’il est

important de ne pas réifier les protagonistes internes de la

crise tchadienne, il est judicieux de faire preuve d’une

égale prudence vis-à-vis de ses acteurs externes. La France

et la Libye, notamment, demeurent jusqu’à aujourd’hui

profondément impliquées au Tchad, mais leurs motivations

ont peut-être évolué par rapport à celles des années 1960

ou 1980. Après quelques rappels rapides, on se limitera

donc à la période d’Idriss Déby.

Potentiellement, quatre pays ont eu un rôle crucial dans la

crise tchadienne: le Soudan, la Libye, les États-Unis et la

France. Le cas du Soudan a été analysé de façon cursive

dans l’exposé des différents moments de la crise tchadienne

et nous n’y reviendrons pas.

A. LES ÉTATS-UNIS

La position des États-Unis est paradoxale. Omniprésents

dans les années 1980, lorsque le combat contre la Libye

figurait comme l’une des orientations majeures de leur

politique africaine, ils ont considérablement réduit leur

implication dans la vie politique tchadienne après le

renversement d’Habré et, surtout, la normalisation de la

politique étrangère libyenne. Cette opposition à la Libye

s’ancrait dans une vision de la guerre froide, d’un coté, et

proche-orientale, de l’autre. En effet, la Libye était alors

alliée à l’Ethiopie et au Yémen du Sud, sous parapluie

soviétique. De plus, elle abritait sur son territoire des

groupes comme celui d’Abu Nidal, qui étaient

responsables d’actes terroristes contre la population

israélienne (et l’OLP) et avaient également frappé des

intérêts américains au Soudan.

31

Les robustes sanctions

mises en œuvre contre la Libye à partir du 15 avril 1992

et le fort consensus occidental auguraient d’un règlement.

32

Le 12 septembre 2003, les Nations unies ont levé les

sanctions contre la Libye et en juin 2004, des relations

diplomatiques ont été rétablies entre Tripoli et Washington

Aussi, dans les années 1990, Washington semblait n’avoir

sur le Tchad qu’une doctrine. Mieux valait déléguer aux

Français le suivi de la vie politique tchadienne dans la

mesure où les intérêts économiques américains étaient

convenablement défendus par les firmes elles-mêmes,

Exxon en tête. Comme toujours dans de telles situations,

Washington a fait preuve de discrétion tout en exprimant

mezza voce à maintes reprises ses inquiétudes sur la

situation des droits de l’homme, consternante à certains

moments, ou sur une démocratie réduite aux acquêts,

notamment après les élections présidentielles bâclées

de 2001. Cette posture traduisait moins le courage

politique d’un État promoteur de la démocratie que le

service minimum d’une diplomatie gestionnaire.

La crise du Darfour et les conséquences du 11 septembre

ont modifié la donne sans réellement inciter Washington à

repenser de façon drastique sa politique vis-à-vis du Tchad.

Certes, l’initiative anti-terroriste pan-sahélienne constitue

une nouveauté significative mais la réalité de la menace

terroriste au Tchad doit encore être prouvée, même si

l’arrestation de cadres et de l’ex-numéro deux du Groupe

salafiste pour la prédication et le combat (GSPC),

Abderrezak el-Para, a en mars 2004 induit une réévaluation

de la situation.

33

De plus, cet épisode a également souligné les risques

d’une instrumentalisation de ce danger par le régime pour

ses intérêts les plus égoïstes puisque le président tchadien

a tenté de décrire le MDJT, le groupe qui avait arrêté les

islamistes algériens, comme également terroriste. Le cas

tchadien illustre un autre danger de cette coopération

sécuritaire: les armes fournies par l’armée américaine

auraient été dérobées lors de l’attaque menée en novembre

par le colonel dissident Djibrine Dassert et ses hommes

contre les poudrières militaires de Koundoul et N’djamena.

En tout état de cause, la position américaine est attentiste

et semble encore se caler sur celle de la France alors que

la crise s’approfondit. Cette position est également dictée

par la volonté américaine de remplacer à terme la Mission

africaine au Soudan (AMIS) par une opération onusienne

ou internationale au Darfour: si des réformes politiques

sont demandées, elles ne doivent être mises en œuvre qu’au

terme du processus électoral de mai 2006 et bénéficieraient

alors d’un appui conjoint franco-américain. La faiblesse de

cette attitude est de redonner une légitimité au président

Déby alors même que lui sont demandées des réformes

qu’il s’est gardé de mettre en place depuis 1990.

B. LA CHINE / TAÏWAN

Cette confrontation est aussi celle de la Chine et de

Taïwan. Le Tchad reste, après la défection du Sénégal en

octobre 2005, l’un des rares États africains à reconnaître

Taïwan et à en recevoir les bénéfices. L’aide de Pékin à

Khartoum et, directement ou indirectement, aux oppositions

armées tchadiennes, n’est sans doute pas simplement le

fruit d’un lobbying de Khartoum. Elle s’inscrit aussi dans

une posture classique de la Chine populaire depuis plus

d’une dizaine d’années: ramener Taïwan sous son aile et

punir ses appuis internationaux de quelque manière que

ce soit.

Il faut également noter que des opposants tchadiens ont

dans le passé récent tenté avec un certain succès d’obtenir

des contacts directs à Pékin. Mahamat Nour et Ngarledjy

Yorongar, parmi d’autres, ont ainsi fait le voyage, même

s’il est difficile à ce stade d’en connaître les prolongements.

C. LA FRANCE: UNE BASE MILITAIRE

CONTRE UN SOUTIEN POLITIQUE?

Au printemps 2006, la France apparaît comme le pays

le plus en flèche dans le soutien à Idriss Déby.

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Cette

apparente permanence du soutien français aux dirigeants

tchadiens ne doit pas faire illusion.

En fait, les Français ont souvent plus accompagné les

changements à la tête de l’État tchadien qu’ils ne s’y sont

opposés jusqu’à la dernière minute: le coup d’État contre

François N’Garta Tombalbaye, la mise à l’écart du Général

Malloum, le renversement de Hissène Habré ont, chacun

dans des circonstances propres, démontré que les décideurs

français savaient faire preuve de réalisme lorsque leur

client avait perdu la mise, même si leur revirement tardif

se révélait souvent coûteux en vies tchadiennes.

Certes, nous ne sommes pas encore au stade d’un tel

retournement de politique car le soutien français a été

décisif dans la survie du régime lors de l’offensive d’avril

contre N’Djamena. Paris a invoqué des accords de

coopération militaire de 1976 pour justifier l’aide logistique

et les renseignements que l’armée française a très

généreusement fournis à Idriss Déby mais cet argument

est spécieux: jamais Hissène Habré n’a eu droit à ce

soutien et les signataires tchadiens de l’accord, aujourd’hui

dans l’opposition, ont contesté haut et fort cette

interprétation de l’Elysée.

Durant les années 1990, un certain nombre de moments

de tension entre les deux capitales se sont traduits parl’expulsion de personnels militaires ou de renseignement

(impliqués dans des contacts jugés trop cordiaux à

N’djamena avec des groupes d’opposition armée), par

l’expulsion d’un ambassadeur il est vrai coupable d’un

trop grand enthousiasme pour la presse libre et la société

civile. Cependant, les relations de Paris avec le président

tchadien demeurent très chaleureuses malgré, depuis

l’automne 2005, des voix discordantes dans l’appareil

d’État français pour s’alarmer de l’escalade de la crise

politique.

Il faut y voir plusieurs raisons. Pour ce qui concerne les

militaires, il faut prendre la mesure du rôle très particulier

qu’a le Tchad dans la culture des armées françaises. Ce

pays a d’abord joué un rôle éminent dans la constitution

de la France libre lors de la seconde guerre mondiale. Il a

été également le lieu de formation d’une partie des troupes

d’élites françaises du fait des multiples interventions

militaires décidées par Paris depuis la fin des années 1960

pour sauver un régime tchadien menacé ou contrecarrer

les ambitions libyennes.

L’armée française, notamment ses fusiliers de marine,

ont nourri jusqu’à aujourd’hui une admiration pour le

désert, les nomades, les “ethnies combattantes” nordistes

qui leur rappellent la grande époque coloniale: ces schèmes

culturels se traduisent par un attachement réel au pays et

évidemment par des amitiés. Cette réalité est également

confortée par l’histoire personnelle d’Idriss Déby qui a

résidé en France deux fois pour de longues périodes de

formation et s’y est lié avec des officiers qui sont depuis

montés en grade D’autres motivations interviennent également au premier

rang desquelles le maintien d’une base française en

Afrique centrale en plus de celle de Libreville. D’une part,

malgré la résolution du différend sur la bande d’Aozou

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en 1994 et une reformulation radicale des ambitions

libyennes sur le Tchad (voir la suite), le dispositif militaire

français Epervier mis en place le 16 février 1986 a été

maintenu et demeure aujourd’hui le second en Afrique

après Djibouti: plus de 1 200 hommes et 6 Mirages

stationnent ainsi sur le territoire tchadien.

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Comment

expliquer la permanence de ce dispositif maintenu en

place par des équipes gouvernementales différentes?

En tout état de cause, ce déploiement est budgété comme

une intervention extérieure et son coût ne relève donc pas

du ministère de la Défense mais du ministère des

Finances. Pour les militaires français, il s’agit dans une

période d’austérité budgétaire d’une situation singulière et

agréable qui leur permet à la fois de garantir des périodes

d’entraînement en condition réelle et des suppléments de

solde afférant à l’expatriation. On ne s’étonnera pas de

trouver parmi eux les plus chaleureux défenseurs du

président en titre quel que soit par ailleurs leur sentiment

profond sur celui-ci.

37

Cela est d’autant plus vrai que dans les dernières années

Idriss Déby a octroyé aux troupes françaises présentes

sur le territoire tchadien des libertés de mouvement peu

communes et a défiscalisé l’essentiel de leurs opérations:

ce qu’il perdait en taxes diverses (atterrissage, etc…), il

le gagnait en soutien politique, un calcul qui s’est révélé

jusqu’au printemps 2006 absolument correct.

Pourtant, l’appui au président tchadien ne correspond pas

seulement aux intérêts corporatistes d’un lobby militaire

français mais aussi à de solides amitiés politiques avec

l’actuelle majorité gaulliste: les liens personnels entre les

deux présidents sont qualifiés de très chaleureux par leurs

proches même si des divergences existent. Idriss Déby a

rendu de nombreux services sinon à la France, du moins à

son président, et peut-être à Jacques Chirac.

Sans revenir ici sur des allégations traditionnelles –pas

forcément les mieux fondées mais pas forcément les plus

inexactes – dès lors qu’il est question de la Françafrique,

on peut retenir au moins trois moments significatifs.

En 1997, lors de la conclusion de la guerre civile ouverte

au Congo Brazzaville, le Tchad prête main forte aux

troupes angolaises pour consolider le pouvoir de Denis

Sassou Nguesso, grand ami du président français et gendre

du président gabonais, Omar Bongo. Cette intervention a

valu aux présidents angolais et tchadien les chaleureuses

félicitations de Jacques Chirac, malgré l’ostensible retenue

de son Premier ministre d’alors, le socialiste Lionel

Jospin, qui avait refusé toute intervention militaire de laFrance dans ce conflit autre que la sécurisation de ses

ressortissants.

Cette disponibilité des troupes tchadiennes, comme fairevaloir d’une politique conçue à Paris ou en accord avec

Paris, s’était déjà manifestée lors de l’opération Turquoise

en 1994. Elle allait se répéter dans deux autres crises

importantes: la seconde guerre en République

démocratique du Congo et la République centrafricaine.

Sous la forte impulsion de Paris très hostile à la coalition

anti-Kabila, mais aussi de la Libye, les États francophones

d’Afrique centrale se réunissaient à Libreville, le 24

septembre 1998, et sans surprise décidaient d’appuyer

Laurent-Désiré Kabila: le Tchad a envoyé 2 000 hommes

en RDC où ils furent déployés dans la région de l’Équateur,

frontalière avec la RCA et ont combattu le Mouvement

de libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba.

Dans le même temps, les installations aéroportuaires

tchadiennes (notamment Abéché) étaient utilisées pour

l’approvisionnement en armements de l’armée congolaise.

39

Cette présence, financée en partie par la Libye, a pris

fin après le premier sommet de Syrte entre le président

ougandais, Yoweri Museveni et Laurent-Désiré Kabila en

avril 1999: à la fin mai 1999, les troupes tchadiennes sont

rentrées au pays.

40

La crise centrafricaine était, pour une part, également

imbriquée dans celle de la RDC. L’élection d’Ange Félix

Patassé en 1993 à la présidence de la République n’a

pas permis la stabilisation espérée de ce pays, après

des incidents récurrents depuis des années. En 1996, de

nouveaux troubles ont éclaté et ont provoqué encore une

intervention militaire française – la dernière officiellement

- pour sauver un président déconsidéré pour son népotisme

et son patrimonialisme. La Mission interafricaine de

surveillance des accords de Bangui (MISAB) créée le 24

janvier 1997 a pris la suite et a été remplacée au bout de

14 mois par la Mission des Nations Unies en République

Centrafricaine (MINURCA) qui devait consolider une

stabilisation toujours précaire de la situation nationale.

Les contentieux entre le Tchad d’Idriss Déby et la RCA

d’Ange-Félix Patassé étaient nombreux. D’abord, ce

dernier revendiquait une partie des ressources pétrolières

tchadiennes en affirmant qu’elles s’étendaient sous le sol

centrafricain. Idriss Déby reprochait également à son

voisin de maintenir son autorité dans le nord de la RCA avec des rebelles tchadiens, notamment les bandes armées

dirigées par Abdoulaye Miskine ou des FARF de Laokein

Barden. Enfin, le président tchadien dénonçait avec raison

le sort fait à ses compatriotes résidant en République

centrafricaine, notamment les exactions contre les

musulmans qui étaient le fait de l’armée gouvernementale

et du MLC de Jean-Pierre Bemba. Ce dernier, en effet,

durablement installé dans la partie la plus septentrionale

de la RDC, l’Equateur, utilisait la RCA comme sanctuaire

pour ses troupes mais également comme une véritable

interface avec le monde extérieur pour ses importations

d’armes et ses opérations commerciales.

Le soutien solide de la France au Général François Bozizé

relevait donc d’un calcul géopolitique assez évident.

Après avoir fermé ses bases à Bouar et Bangui en 1997,

l’armée française a appuyé la MISAB et la MINURCA

mais a constaté l’absence de stabilisation possible tant

que Patassé était au pouvoir. Ce dernier cultivait des

revendications ou des alliances qui n’étaient guère

acceptables pour Paris: soutien à des rebelles tchadiens

et hypothèque sur l’exploitation pétrolière au Tchad; liens

affairistes avec le MLC de Jean-Pierre Bemba; poursuite

d’une instabilité intérieure largement due à la prévarication

entretenue par le chef de l’État lui-même.

Les relations entre François Bozizé, ancien chef d’étatmajor de l’armée centrafricaine, et les Français étaient

étroites dès les années 1990, et l’exil au Tchad de ce

dernier à partir de 2001 (après un échec d’une tentative

de coup d’État) fut entièrement consacré à la préparation

d’une prise de pouvoir en très bonne intelligence avec

les militaires tchadiens et français, les premiers assurant

même un rôle significatif dans les combats pour renverser

Patassé et l’obliger à l’exil au Togo.

Une conséquence mécanique de ce coup fut la stabilisation

de la frontière entre les deux pays et le maintien officiel

et officieux de troupes tchadiennes en République

centrafricaine pour appuyer le nouveau pouvoir. La

déstabilisation de la RCA depuis l’automne 2005 est pour

une bonne part due au retrait de ces troupes tchadiennes

envoyées par le Président Déby sécuriser les grandes villes

de l’est du Tchad.

Ces services rendus ou ces conjonctions d’intérêts, même

s’ils sont redoublés par des liens personnels et des affaires

plus privées, ne signifient pas pour autant que la France

soit complètement prisonnière de son soutien au président

tchadien. L’armée française a certes à plusieurs moments

joué un rôle essentiel dans les affrontements entre Idriss

Déby et son opposition: renseignements vitaux sur les

forces adverses et logistique d’une armée tchadienne

passablement désorganisée. Mais la France ne s’est pas

encore complètement engagée dans un conflit qui ne peut

être le sien. Il est toutefois évident que ce rôle, même limité, s’est révélé essentiel dans la victoire du camp

présidentiel.

Ce soutien, s’il a permis au régime d’éviter plusieurs

défaites, a également souligné l’impasse dans laquelle se

trouve la politique française et remis à l’ordre du jour les

critiques sur la politique africaine de Jacques Chirac.

41

En fait, Paris doit arbitrer entre différentes nécessités et

l’exercice se révèle de plus en plus périlleux.

D’une part, la France ne veut en aucun cas se retrouver

impliquée dans une confrontation entre le Tchad et

le Soudan, même si Idriss Déby fait beaucoup pour

la provoquer. En effet, les Français voient certes le

Darfour à travers le prisme du Tchad mais mesurent

mieux que leurs alliés à N’Djamena les conséquences

d’un tel aventurisme, alors que Paris a structurellement

plus d’intérêts économiques au Soudan qu’au Tchad

aujourd’hui. En ce sens, et malgré la chaleur affichée

des relations entre les deux capitales, on peut penser

que les accords des 18 et 23 janvier signés entre

mouvements darfouriens sous l’égide d’Idriss Déby

n’ont guère été appréciés à Paris. La France a tout fait,

du point de vue de l’Elysée, pour protéger le Tchad

de la contagion du Darfour. Lorsque Déby a encadré

un accord entre rebelles darfouriens, il a mis à mal cette

politique.

D’autre part, même si la France officielle affirme haut et

fort que la présence militaire française au Tchad n’est

pas une nécessité puisque le dispositif français en Afrique

est centré sur Dakar, Libreville et Djibouti, force est de

reconnaître qu’un départ français n’est pas à l’ordre du

jour malgré l’insécurité grandissante dans l’est et une

crise politique que les plus aveugles à Paris ont reconnu

en avril 2006 Tel est donc le paradoxe de la politique française au

Tchad. Paris n’y a pas de véritable intérêt stratégique et,

pour l’heure, y mène avec détermination la seule politique

qui peut l’amener à quitter ce pays sous le feu des

critiques: le soutien aveugle et jusqu’auboutiste à un

président avide de régler des comptes plutôt que d’éviter

à son pays le drame d’un retour de la guerre en guise de

transition politique.

D. L’INCONTOURNABLE LIBYE

L’arrivée au pouvoir du Colonel Mouammar Kadhafi, le

1er

septembre 1969, avait de profondes répercussions sur

le conflit tchadien. En intensifiant de mille manières lsoutien que la Libye octroyait aux insurgés tchadiens

du Frolinat, le jeune colonel entendait affirmer un certain

nombre de priorités qui marquèrent les relations de son

pays avec le Tchad jusqu’à la moitié des années 1990.

Il s’agissait d’abord de soutenir une lutte de libération

contre un État jugé néo-colonial: le soutien français à

Tombalbaye ne se démentait pas alors que la coercition

s’appliquait sur les couches instruites arabophones, les

plus susceptibles à gagner la sympathie du dirigeant

libyen. Il fallait également pour la Libye retrouver la

sphère d’influence que lui avait acquise à la fin du

XIXème l’expansion de la Senoussiyya jusqu’à la

République centrafricaine.

42

Dans l’esprit du dirigeant libyen, plus que de volonté

de puissance, il s’agissait de restauration d’une influence

que la colonisation française avait mise à mal. En ce

sens, ce type d’ambition n’est pas essentiellement différent

de celle de l’Egypte sur son ancienne colonie soudanaise,

même si les moyens ont varié.

Enfin, il s’agissait dans la mesure du possible de valoriser

la dimension arabe de cette politique dans la mesure

où l’arabisme a été pratiquement jusqu’aux sanctions

internationales décidées en 1992 un pan essentiel de

la diplomatie libyenne, mais ne s’y est jamais réduit.

43

A cause des sanctions internationales adoptées à partir

de 1992, la Libye est entrée dans une période d’isolement

dont elle ne sortit que grâce à ses alliés africains (au

premier rang desquels le Burkina Faso, le Mali, le Tchad

et le Soudan) en affirmant qu’on ne l’y reprendrait plus.

44

Le 13 septembre 1998, le Colonel Kadhafi a décidé de

tourner définitivement la page de l’arabisme et réorienté

la politique libyenne vers le continent africain: le Comité

général pour l’unité arabe fut supprimé pour être remplacé

par un Comité populaire général pour l’Afrique Un an plus tard, au cours d’un sommet de l’Organisation

de l’Unité Africaine à Syrte, les quelque 40 chefs d’État

africains présents ont entériné un projet d’Union africaine

qui devait permettre à l’organisation continentale de

faire peau neuve. Faut-il pour autant croire aux fortes

déclarations du dirigeant libyen sur sa reconversion

idéologique, l’accent mis sur l’africanité de la Libye et

l’abandon de son arabisme proverbial?

Comme on le constate en analysant la politique libyenne

vis-à-vis du conflit au Darfour et au Tchad, si la Libye a certes changé, ses priorités sont souvent restées les

mêmes. Mais les moyens pour les faire valoir sont plus

subtils qu’ils ne l’étaient dans le passé.

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En effet, il est important de bien souligner la différence

entre le verbe et l’action: trop d’observateurs ont tendance

à interpréter les choix libyens en fonction d’une idéologie

aussi simple que dogmatique (un panarabisme intolérant

proche du racisme) alors que les dirigeants libyens ont

souvent su ou dû faire preuve de réalisme. Il convient aussi

de noter une autre difficulté récurrente dans l’observation

de la politique libyenne par rapport à son environnement

africain: la nature de ses instruments et la très grande

informalité de son appareil d’État. Il est facile de donner

des exemples liés à l’histoire du Tchad pour souligner

combien certaines lectures de la politique libyenne ont

été au moins aussi idéologiques que l’objet qu’elles

entendaient décrire.

Dans la factionalisation du Frolinat, les Toubou tiraient

mieux que d’autres leur épingle du jeu car ils étaient à

proximité de la frontière libyenne et ont su en jouer

avec le plus grand talent; ils ont bénéficié alors et pour

longtemps de la mobilisation de leurs parents installés

de l’autre côté de la frontière et souvent soldats et

officiers dans l’armée libyenne. Cette aide ne s’est

jamais démentie, bien qu’ils ne soient pas Arabes et

fassent partie de ces nomades noirs du Sahara, et malgré

des divergences d’appréciation plus ou moins grandes

(comme sur le fameux traité de fusion signé par Goukouni

en 1981 et jamais mis en application).

L’opposition d’Hissène Habré à la Libye jamais ne faiblit

et celle-ci le lui rendit bien. Pour ce faire, Tripoli n’hésita

pas à soutenir les Sudistes du général Wadal Abdelkader

Kamougué après 1982 qui n’étaient en rien des chantres

de l’arabisme ou du Livre vert. Plus tard, alors que les

combattants du CDR dirigé alors par Acheikh Ibn Oumar

étaient réfugiés entre le Darfour et la Libye, le Colonel

Kadhafi a soutenu la thèse défendue par le chef d’étatmajor des CDR, Rakhis Mannany, plutôt que celle de son

dirigeant politique, pourtant tous deux alors en faveur

à Tripoli. Plutôt que de tenter seuls une offensive contre

Hissène Habré, il fallait, selon Tripoli, constituer une

alliance avec les Toubou de Goukouni et les Sudistes

non ralliés: on est loin d’une vision idéologique de la

guerre contre Habré.

L’arabité des CDR (par ailleurs bien contestable tant

les ralliés alors étaient originaires d’autres groupes)

ne prévalait pas face à un calcul très rationnel sur les

perspectives militaires probables: on connaît la suite,

Acheikh s’est réconcilié avec Habré alors que Rakhis

ralliait plus tard Idriss Déby, un Zaghawa donc. Ainsi,

il importe de remettre l’ethnicisme libyen dans son

contexte et ne pas lui faire jouer le rôle démonstratif

qu’il a acquis dans une série de publications passées ou

plus contemporaines.

Malgré son intervention en novembre-décembre 1980, la

Libye devait bien vite mettre un frein à ses ambitions:

en novembre 1981, la Libye a dû retirer l’essentiel de

ses forces du Tchad (à l’exception de la bande d’Aozou

cependant).

47

L’appui aux troupes de Goukouni a incité

les Français à intervenir dans le cadre de l’opération

Manta, puis à partir de février 2006 dans le cadre du

dispositif Epervier, après un accord de dupes conclu avec

François Mitterrand le 17 septembre 1984.

Le 5 octobre 1988 après une cinglante défaite de ses troupes,

la Libye rétablissait ses relations diplomatiques avec

N’Djamena. La Libye a démontré qu’elle n’avait pas les

capacités militaires nécessaires pour faire la différence: elle

disposait de moyens financiers et d’équipements militaires

en abondance mais son armée semblait ne pas avoir le goût

de la guerre et ne partageait guère les ambitions de son

dirigeant La tentative de coup d’État le 1er avril 1989 par Hassan

Djamous, Ibrahim Mahamat Itno et Idriss Déby a offert

au Colonel Kadhafi une nouvelle opportunité de défaire le

régime d’Hissène Habré, d’autant qu’il avait regroupé,

avec ses alliés américains, des opposants libyens dans des

camps où ils recevaient une instruction militaire devant leur

permettre de lancer des opérations en territoire libyen.

Le soutien à Idriss Déby était donc enthousiaste mais

le renversement d’Hissène Habré ne signifiait plus

mécaniquement un accroissement de l’influence libyenne.

D’abord, Idriss Déby n’avait pas une admiration sans bornes

pour son allié: il avait passé l’essentiel de sa vie politique

sous les ordres de Hissène Habré et préférait sans nul doute

développer des liens plus étroits avec le Soudan d’Omar

al-Bachir dont le soutien s’était révélé crucial plutôt qu’avec

ce sulfureux voisin de plus en plus empêtré dans les

conséquences de ses aventures criminelles et terroristes.

Même si la Libye a continué de jouer un rôle dans les

premières années (elle garantit avec le Soudan l’accord de

paix avec Abbas Kotty), elle dut bientôt se concentrer

sur son propre devenir et entériner la décision de la Cour

internationale de La Haye, qui a octroyé en février 1994

la bande d’Aozou au Tchad.

Cette normalisation induite par les sanctions internationales,

la multiplication des oppositions internes (islamiste ou

autre) ont poussé les dirigeants libyens à se consacrer

davantage aux problèmes intérieurs et à adopter une

politique étrangère plus en conformité avec la coopération

internationale la plus traditionnelle: projets relatifs au

transport, au transit, aux investissements économiques et

culturels.

Le voyage du dirigeant libyen du 30 avril au 4 mai 1998 a

illustré cet aggiornamento, tout comme la création de

la Communauté des États sahélo-sahariens (Comessa ou

Sen-Sad) en février 1998.

49

La montée en puissance

annoncée de l’économie pétrolière au Tchad ne pouvait

que conforter une telle logique. Pourtant, cela ne signifie

pas que Libye et Tchad partagent les mêmes analyses

sur tous les points chauds de la région. On peut en donner

ici deux exemples.

Le président tchadien a commis l’imprudence de rencontrer

lors d’une de ses nombreuses visites parisiennes en 2005

des opposants à Tripoli: mal lui en a pris car le MDJT a

rapidement reçu une livraison d’armes et de munitions.

Cela démontre mieux que de longues analyses que le

président libyen n’entend pas accepter de ses voisins ce

qu’il pratique avec talent depuis trois décennies, les contacts

avec toutes leurs oppositions. Un second désaccord important porte sur la République

centrafricaine: Ange-Félix Patassé était considéré comme

un ami par le dirigeant libyen qui a donc peu apprécié

la convergence d’intérêts entre Paris et N’Djamena pour

porter au pouvoir le Général Bozizé. Cela a provoqué

un rafraîchissement des relations entre les deux pays et

l’on peut penser que la déstabilisation actuelle de la

République centrafricaine n’est pas pour attrister Tripoli.

Sans revenir ici dans les détails sur l’implication actuelle

de la Libye dans le conflit au Darfour et la crise au Tchad,

on peut dire que trois ambitions structurent la politique

libyenne. D’abord, pour Tripoli, il s’agit de s’opposer à

toute internationalisation du conflit qui conduirait à une

présence occidentale à proximité de ses frontières

nationales. Si les forces de l’Union africaine sont

acceptables in fine, c’est parce qu’elles empêchent les Nations unies ou les puissances occidentales de jouer un

rôle militaire éminent dans son environnement.

Autant que l’anti-colonialisme d’antan, il faut voir dans

cette opposition la continuité d’une forte défiance motivée

pour des raisons de sécurité malgré pourtant une réelle

normalisation avec le Royaume Uni (Tony Blair s’est rendu

à Tripoli) et les États-Unis (les relations diplomatiques ont

été complètement renouées en mai 2006). La signature par

N’Djamena et Khartoum d’un accord dans la capitale

libyenne le 8 février 2006 s’inscrit absolument dans ce

contexte et vise autant à une résolution de la crise entre les

deux pays qu’à un évitement d’une intervention demandée

par les chancelleries occidentales.

Il s’agit ensuite de se rétablir comme l’indispensable

médiateur régional (ou pour le dire dans un autre langage,

s’affirmer comme la puissance régionale): depuis le début

de la crise du Darfour, la Libye a su cultiver ses relations

avec les différents groupes en conflit, prendre des

initiatives ou bloquer celle qui ne lui sied pas (comme la

négociation à Abuja, où les réticences de Tripoli étaient

notées par tous les médiateurs).

Dans la crise tchadienne, les appels du pied n’ont pas

manqué et diverses représentations de l’opposition ont fait

le voyage à Tripoli (notamment, le FUCD en février 2006)

pour exposer leurs doléances. Cet activisme se retrouve

également au niveau des relations inter-Étatiques comme

l’illustre l’accord de Tripoli déjà cité.

Il s’agit enfin de profiter de cette situation pour regagner

une influence sur le Tchad que les bonnes relations entre

Khartoum et N’Djamena ont largement entamée. En ce

sens, il est plus que probable que Tripoli préfère un Idriss

Déby affaibli à un nouveau dirigeant qui serait arrivé au

pouvoir avec l’assentiment de Khartoum.

Source: Tchad: vers le retour de la guerre? par International crisis group

MDD

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